L'article "Conflits et résistances autour du temps de travail avant l'industrialisation" de Corine Maitte et Didier Terrier, publié dans la revue Temporalités en 2012, offre une analyse approfondie des conflits liés au temps de travail du XIVe au début du XIXe siècle. Les auteurs contestent l'idée prédominante selon laquelle l'organisation et la discipline du temps de travail sont des facteurs discriminants qui séparent nettement la période industrielle de celle qui la précède. Ils soutiennent que ces conflits doivent être inscrits dans la longue durée des rapports sociaux de production, et non uniquement dans la période relativement courte de l'industrialisation en Europe occidentale.
Nos auteurs présentent une vue d'ensemble des conflits où le temps de travail est un élément central de la mobilisation des travailleurs. Au Moyen Âge, certains conflits portaient clairement sur la remise en cause de la définition du temps de travail, notamment en ce qui concerne les horaires quotidiennes et les pauses. À partir du XVIIe siècle, les revendications salariales prennent le devant de la scène, tandis que les questions de durée excessive du travail s'estompent. Cependant, des conflits émergent autour du contenu du travail effectué dans un temps donné.
La première industrialisation ne modifie pas fondamentalement la nature des revendications, qui proviennent encore majoritairement d'ouvriers engagés dans des activités traditionnelles et artisanales. Les ouvriers d'usine, quant à eux, restent relativement silencieux jusqu'à la deuxième moitié du XIXe siècle.
Les auteurs soulignent que des tentatives de rationalisation des temps de travail existaient déjà au Moyen Âge dans divers domaines productifs. Les conflits pouvaient prendre différentes formes, y compris des plaintes juridiques voire des insurrections. Par exemple, au XIIIe siècle, des cloches spéciales marquaient le début et la fin du travail, et des amendes étaient prévues pour ceux qui ne respectaient pas ces horaires.
Ces pratiques se sont poursuivies et ont évolué au fil du temps, avec l'introduction de l'horloge qui a permis une mesure plus précise du temps de travail. Les auteurs pointent le fait que l'horloge, en tant qu'instrument de prestige et d'ornement urbain, a également servi à réguler les cloches et donc à réguler les temps de travail dès le XIVe siècle.
L'article met également en lumière les stratégies de résistance des ouvriers face aux contraintes patronales, telles que la définition stricte des horaires de travail, la lutte contre les heures supplémentaires non rémunérées, et l'organisation de grèves. Les compagnonnages et autres formes d'organisations ouvrières ont joué un rôle crucial dans ces résistances. Bien que théoriquement interdits, ils étaient souvent tolérés et ont permis aux ouvriers de se mobiliser contre les exigences patronales. Les compagnonnages ont également joué un rôle dans la régulation des temps de travail et des salaires, en particulier dans les industries textiles.
D'autre part, les manufactures, telles que celles de Van Robais à Abbeville et d'Oberkampf à Jouy en-Josas, sont des exemples bien connus d'exigence de ponctualité. Les auteurs notent que la comptabilité des horaires de travail prenait parfois des formes très modernes, avec des pratiques de contrôle strict des horaires et de l'intensité du travail.
En outre, l'article explore les dynamiques des conflits dans différentes régions et industries. Les auteurs montrent que les conflits autour du temps de travail étaient présents dans diverses industries, y compris les mines, les manufactures textiles, et les chantiers de construction. Ils soulignent que les conflits étaient souvent liés à des questions de rémunération et de conditions de travail, et que les ouvriers ont utilisé diverses stratégies pour résister aux exigences patronales.
En terme de travaux de recherche principaux pour cet article, nos auteurs citent des travaux importants, tels que ceux de Gary Cross, qui a étudié la réduction du travail en France et en Angleterre, et de Matthieu Arnoux, qui a souligné l'importance des expériences antérieures à la Révolution industrielle en matière de systèmes salariaux.
Ils mentionnent également les travaux de Jacques Le Goff sur les XIIIe et XIVe siècles. Ce dernier a montré que le temps de travail est devenu un enjeu central dans les discussions et les conflits dans de nombreuses villes occidentales. Les statuts corporatifs de l'époque, qui définissaient ou mettaient par écrit les règles du travail, témoignent de l'importance du temps de travail dans les dynamiques sociales et économiques médiévales. Ces références enrichissent l'analyse en montrant comment les conflits autour du temps de travail ont évolué au fil des siècles et des aires géographiques.
En conclusion, les auteurs montrent que les conflits autour du temps de travail sont complexes et évoluent au fil du temps. Les ouvriers ont longtemps lutté pour préserver des espaces de liberté face à la contrainte patronale. Les patrons, eux, ont souvent souvent recours au contournement des lois pour maintenir leurs intérêts.. Les ouvriers d'usine, comme dit plus tôt, mettront eux, encore deux décennies après la révolution de 1848 à lutter de manière organisée pour permettre l'émergence du temps libre démontrant ainsi l'acharnement nécessaire pour se défaire en partie des exigences patronales.

